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  Le Val des iris in A Ryve et ailleurs, recueil de nouvelles

Texte primé lors du Prix Départemental du Patrimoine 1997,
"Contes et nouvelles de l'Essonne"
décerné par l'Agence Culturelle et Technique de l'Essonne

Nous sommes cinq. Cinq femmes. Deux blondes, deux brunes, une rousse. Cinq peintres. Nous nous réunissons tous les mardis, au val des Iris. Sur le coup de midi, nos quatre voitures se rejoignent au niveau du parking des Meillottes, à Soisy. Puis nous prenons la route qui conduit au dernier parking avant la forêt. Là, nous nous arrêtons, prenons nos chevalets et nous enfonçons dans le bois, toujours vers le même endroit. Imaginez deux voies goudronnées qui donnent l’impression d’être parallèle. Une multitude de chemins en partent, s’enfoncent entre les arbres pour s’entrecroiser. Imaginez un de ces sentiers, qui part perpendiculaire à la première voie et arrive perpendiculaire à la seconde, longe une ravine où coule par temps de pluie un ruisseau, et se poursuit de part et d’autre des deux voies qui enjambent la combe.   
Helga pose toujours son chevalet sous le même arbre et avec ses pastels dessine le pont de pierre et le talus herbeux qui descend vers les iris. Sabine avec sa sanguine préfère la pierre moussue et les deux arbres qui l’encadrent. Marion et sa sœur Annie, nos deux aquarellistes, préfèrent l’une saisir au-delà du ponceau, le fouillis de la futaie, et l’autre le deuxième pont sur lequel je suis assise. Et moi, je les peins immobiles au-dessus des iris mouvants comme l’eau qu’un courant délicat froisse.

De temps à autre, un couple, ou un homme seul, passe, jette un bref coup d’œil et s’en va sans mot dire. Parfois, ils s’arrêtent, complimentent.
— Que c’est joli ! Et quelles belles couleurs !  

 
Plus rarement ils regrettent que le vert soit trop sombre, l’ombre sous le pont trop dense, la sanguine… trop sanguine, que la vague mouvante des iris soit trop… ou pas assez… quelque chose dans le tableau les gêne. Alors nous acquiesçons, nous essayons de savoir, de comprendre leur malaise. Mais ils concluent toujours en disant " Oh ! Laissez tomber. Nous ne nous y connaissons pas. C’est très joli comme ça. " Et ils repartent.  
Le plus souvent, ils passent indifférent. Simple promeneur en automne, à la recherche de champignons, comme cet homme entre deux âges en bottes et casquette qui se déplace d’un pas lent et régulier. À l’aide d’une canne, il fouille les feuilles mortes. Ne trouve rien. Il a atteint le petit bosquet clairsemé de jeunes arbres chétifs, fouille avec un peu plus d’attention – l’an dernier, il y a trouvé de quoi garnir une omelette. Ses recherches le conduisent près de la ravine. Comme à chaque fois, nous oublions d’achever le geste amorcé. Nous sentons dans nos poitrines s’emballer nos cœurs et notre âme tressaillir d’un espoir toujours déçu. L’homme, ou le couple, s’éloigne sans remarquer au sein des iris ce carré d’étoffe taché de rouille, ni sous les feuilles mortes du bosquet, devant cet arbre à l’écorce grise ce qui reste d’un médaillon rongé par la terre.  
Cela fera, demain trente ans que nous nous réunissons, tous les mardis au Val des Iris, que nous peignons toujours le même tableau sans que personne jamais ne s’en étonne, ni promeneurs, ni gardes forestiers. Trente ans, hiver comme été, que nous attendons qu’un être – homme, femme ou animal, qu’importe – trouve le carré d’étoffe, ou le vestige du médaillon. Trente ans que nous espérons que cette découverte conduise vers ce qui nous retient, nous rappelle chaque mardi au côté d’une vague d’iris immuable. Trente ans que nous entendons le vent emporter notre cri et la pluie effacer les traces. Trente ans que nous revivons ce qui, un jour, n’a été qu’un fait divers parmi tant d’autres, et dont je me rappelle quelques lignes. " Mardi 20, ont disparu cinq peintres… D'après leurs époux, elles avaient choisi de peindre en forêt de Sénart… Elles n’ont pas reparu ni donné signe de vie… Les battues n’ont rien donné… "  
Nous attendons que sur nos peintures, les passants voient l’homme au regard empli de haine et l ’éclat métallique entre ses mains, et que de sous cette terre riche de la ravine aux iris, ils nous déterrent enfin.  
   
   
 

Le Val des Iris: Texte versé aux Archivesdépartementales de l'Essonne et publié dans la collection Libre Accès, revue numéro 17 - Mars 1998.
Texte publié par la lettre des amis de R.E.M.P.ARTS

A Ryve et ailleurs, recueil de nouvelles (dépôt légal hiver 99) publié par la société ArchiToile. Il peut être acquis en contactant celle-ci.

mise à jour 10 décembre 1999
Copyright © 1997 textes et dessins Dolaine Périnelle-Argela. Tous droits réservés