Le quidam qui débarque dans une arrière-cour de ferme doit se pincer pour croire ce qu'il voit. A condition qu'on le laisse y jeter un oeil, car rien n'est plus secret que cette étrange chimie qui fait les carottes modernes. Pas si inconscients que ça, les éleveurs et agriculteurs n'ont aucun intérêt à ce que le public apprenne comment se renouvelle de saison en saison le " miracle de la nature ". Pourtant tout est là, négligemment éparpillé (..)
A commencer par les semences vendues en sacs de cinquante kilos sur lesquels on a écrit en lettres énormes : " Semences impropres à la consommation humaine et animale. Prendre toutes précautions pour éviter la consommation par le gibier. Ne pas laisser à la surface du sol. Détruire cet emballage après utilisation " Ou encore : "Interdiction formelle de détruire ce sac, enterrez-le au moins à cinquante mètres de toute habitation et de toute source d'eau potable. " Même les trois poules qui picorent entre la grange et l'étable n'en veulent pas, de ces graines très spéciales. Les vieilles oies expriment leur dégoût d'un coup de bec significatif. quant aux canards -- qui sont des volatiles très prudents -- ils ne s'en approchent même pas. Mais c'est bien à partir de ces semences traitées avec des répulsifs chimiques " spécial corbeaux " (mille fois plus efficaces que des épouvantails électroniques) que l'on fait pousser notre blé quotidien.
Juste à côté, on nage en pleine science-fiction avec les produits " traitements de sol ". Les produits, au pluriel, car ils se présentent sous diverses formes et s'utlisent à différentes périodes. Ils ont pour nom : insecticides, nématicides pour tuer les vers, molluscides contre les limaces, corvicides et corvifuges contre les oiseaux picoreurs, révulsifs, taupicides, rodenticides (antirongeurs chimiques), viricides etc...
Planter n'est plus un geste naturel. C'est un exercice de haute voltige qui demande de sérieuses connaissances de chimie appliquée.
Dès l'automne, c'est par camions-citernes que les cultivateurs se font livrer le liquide azoté, base de tous les engrais. En camions-citernes parce qu'ils en déversent cinq cents kilos par hectare. Vient ensuite la gamme des désherbants, lesquels se réduisent à quelques spécialités intitulées " traitement complet ", autrement dit des traitements qui ne laissent " rien passer ". (...) Arrive le tour des engrais proprement dits, soit --toujours pour un hectare -- une centaine de kilos de potasse plus une centaine de kilos d'acide phosphorique. Laissez pousser en attendant le printemps et la deuxième tournée de " désherbant total ", car la première n'a pas servi à grand-chose. Les pousses d'herbe ne sont pas bêtes, il y a bien longtemps qu'elles ont inventé l'équivalent biochimique du masque à gaz. (...)
Inutile de trop parier sur les chances de la planète-bleue.--Mais cela n'empêche pas de saluer son courage, car après les désherbants elle doit faire face aux fongicides, encore une merveille de la science. Les fongicides, qui appartiennent à la grande famille des pesticides, servent à détruire les champignons microscopiques qui affectent les céréales, fruits et légumes, et à prévenir leurs maladies naturelles. Ils pénètrent les jeunes pousses et se diluent ensuite dans le sol. On en pulvérise une première dose à la mi-mars, deux autres couches en avril-mai et une quatrième quelques jours avant les récoltes. En théorie.
Parce que en pratique les agriculteurs doublent et même triplent les doses pour augmenter les rendements sans s'inquiéter de savoir ce que la loi en dit. Car loi il y a -- celle de la fameuse dose journalière admissible - étant donné l'extrême toxicité de ces produits. Il suffit de lire les notices d'utilisation qui ornent les bidons en plastique pour s'en convaincre. Sur l'un d'eux, il est indiqué que " toute utilisation non conforme à celles expressément mentionnées est illégale et répréhensible ". Or il s'agit seulement d'un produit marqué " Xn-Nocif ", à manipuler uniquement revêtu d'une combinaison spatiale (au minimum équipé d'un masque et de gants de protection ), mais on peut brûler l'emballage après usage. Il y a pire.
Par exemple le parathion : un insecticide qui a droit à la mention " T+ ". T comme toxique. Au-delà d'un millième de milligramme par kilo de consommateur et par jour, soit un millième de millième de gramme, le parathion est mortel. (...) Un litre par hectare suffit pour tuer tout ce qui respire à proximité. Ce produit est tellement puissant qu'il faut, selon la loi, " le conserver sous clé, à l'abri des aliments, des boissons et de l'eau des animaux". Même le plastique de l'emballage est dangereux, parce que trop imprégné du contenu. Ainsi est-il bien spécifié sur l'étiquette : " Réemploi interdit, bien vider, rincer et éliminer selon la réglementation en vigueur. " Demandez a la plupart des agriculteurs s'ils connaissent cette réglementation. Où la trouver ? Pas chez les fabricants qui, soit dit en passant, ne reprennent pas leurs bidons. (..)
Nos paysans sont-ils devenus fous ? Non. Ils n'ont tout simplement pas le choix, car c'est ainsi et ainsi seulement qu'ils peuvent augmenter les rendements à l'hectare, donc rentabiliser leur exploitation. Le céréalier aura par exemple utilisé en une seule saison suffisamment de poison pour contaminer une ville moyenne, Le fruitier aura déversé sur ses pommiers cent cinq unités d'azote en deux fois, à l'automne et au printemps, plus quatre-vingt-dix unités d acides phosphoriques et cent dix de potasse. Avec l'autorisation d'employer quatre désherbants différents, car tout le monde sait que les herbes gênent la croissance des arbres. Comme traitements spéciaux, en 1976 il pouvait arroser ses arbres à l'huile de pétrole ; en 1996 il a droit à deux fongicides à base de cuivre, huit au soufre, six au captane, cinq au méthyithiophanate, un au thirame et un à l'oxyquinoléate de cuivre.
Comme insecticide, il y a le choix entre un traitement au parathion, cinq traitements au phosalone, cinq au chinométhionate, deux à l'anilix et un au tétrasul. Sans oublier les produits spéciaux utilisés pour " éclaircir " les fruits, type acide naphtalène-acétique ou-urée, quand il n'arrose pas ses cerisiers à l'éthephon, une hormone naturelle de l'arbre reproduite chimiquement pour que le fruit mûrisse et tombe au jour et à l'heure choisis par l'exploitant en fonction des cours sur le marché de gros. Tout cela finit immanquablement dans nos assiettes. Un simple champ de fraisiers désinfecté au bromure de méthyl est une bombe à retardement : cet antitermite est un génotoxique chez le rat et un cancérigène absolu pour l'homme. Un milligramme ingéré suffit pour enclencher le grand cycle cies métastases chez des sujets déjà affaiblis ; or les fraises peuvent en recéler jusqu'à 5 milligrammes par kilo. On a même trouvé des doses décuplées dans certaines tomates élevées sous serre, et il faut trente jours aux abricots pour éliminer un petit dixième de ces cancérigènes. Le mur de la DJA est pulvérisé ! (...)
Comme le dit si bien Marie-Paule Cépré, agricultrice repentie après trente années de pollution sauvage : " Plus la production est intensive, plus elle est polluante. Pour augmenter les rendements, on abuse d'engrais, de produits de traitementet de drainage. La couche d'humus diminue, les résidus d'engraic imprègnent le sol, réduisent sa fertilité.Les fruits de la terre sont malsains, dangereux pour la santé humaine ... "