Frédéric II , les philosophes grecs, le monde musulman


Frédéric II roi de Sicile, envoie à des professeurs des traductions latines d'oeuvres de philosophes grecs (1232-1235)

Frédéric, etc...

Pour rehausser comme il convient l'éminente dignité du gouvernement royal, à quoi contribuent l'administration, les lois et les armes, nous pensons qu'il faut encore l'assaisonnement de la sciencc. Ainsi, la nuée de l'ignorance ne brouillant plus les sentiers de ce bas monde, qui conservent leur féminine douceur, la force brutale déchainée au-delà des bornes permises, ne se donnera plus libre cours et la justice, retranchée en deça des règles du devoir, ne languira plus.

Certes, nous qui veillons sur nos peuples, par ce don divin à la fois général qui fait que tous les hommes ont naturellement le goût du savoir et particulier qui fait que certains se réjouissent de tirer parti de la science, avant d'avoir assumé les charges du gouvernement, et dès notre jeunesse, nous avons aimé cette science sans cesse et sans nous lasser nous avons respiré l'odeur de son parfum. Mais depuis que nous avons pris en main le soin de notre royaume, bien que souvent distrait par nos multiples occupations et réclamé en partie par l'administration civile, tout le temps que nous pouvons distraire des soins de nos intérêts particuliers nous ne consentons pas à le passer dans l'oisiveté. Au contraire, nous l'employons en entier à la lecture et cet instrument de l'intelligence, pour qu'elle se fortifie plus visiblement, nous le consacrons tout entier à acquérir la Science, sans laquelle l'homme ne peut vivre d'une vie libre.

Or, en considérant attentivement les manuscrits si divers et si variés qui enrichissent notre bibliothèque, et en les examinant avec soin, nos regards ont été attirés par divers traités d'Aristote et d'autres philosophes, concernant la logique et les mathématiques, publiés jadis entièrement en langue grecque et arabe. Ces oeuvres restées dans leur langue originelle et revêtues pour ainsi dire de l'antique vêtement qu'elles ont reçu dès leur naissance, n'ont pas encore obtenu la diffusion que confère la langue latine soit que les hommes, soit que les efforts aient manqué pour les traduire.

Aussi, pour que l'antique et vénérable autorité de si grandes oeuvres soit connue chez nous par sa traduction en une langue vivante pour le commun avantage de plusieurs, nous avons choisi des hommes instruits dans les deux langues susdites et leur avons ordonné instamment de les traduire en en respectant fidèlement le texte. C'est qu'en effet la connaissance de la science ne périt pas quand on la dispense généreusement entre plusieurs ; ainsi distribuée en détail, elle ne souffre d'aucune diminution ; au contraire, elle survit et se perpétue d'autant plus longtemps que par sa publication elle se diffuse davantage. Nous ne voulons pas tenir cachés les fruits de ce travail et nous avons pensé qu'il ne serait pas bien de le retenir pour nous seuls, sans partager avec d'autres ce grand avantage.

Considérant cependant à l'examen et au jugement ce qu'il conviendrait le mieux de soumettre les prémices de cette entreprise, c'est à vous , surtout , illustres nourrissons de la philosophie, dont la poitrine laisse s'écouler à flots des biens mis en réserve, qu'après consultation, nous avons voulu adresser un certain nombre de ces livres que les traducteurs ont pu composer par un travail soigneux et dans une version fidèle.

Vous donc, hommes doctes, qui, des vieilles citernes faites jaillir des eaux fraîches, qui offrez sagement aux lèvres altérées un breuvage doux comme le miel, recevez ces livres gracieusement, comme un présent de l'amitié de César. Joignez ces livres antiques aux oeuvres des philosophes qui revivent par vos discours et dans vos leçons, où fructifient les germes de la vertu, où disparait la rouille de l'erreur, ou la vérité se dégage de l'écriture qui la cache ; et, animés par la faveur de celui qui vous les envoie, convaincus des mérites des oeuvres illustres qu'il vous transmet, publiez-les et pour la commune utilité de vos étudiants et pour rendre plus manifeste votre renommée.

Publié par Huillard - Bréholes, Historia diplomatica Frederici secundi, tome IV, pars I, pp. 383-385.