Une agriculture contre nature par ERIC FOTTORINO, Le Monde du 28 Mars 1996

AVEC LA CRISE de la vache folle qui agite et inquiète l'Europe, l'agriculture moderne vient de montrer son vrai visage. Celui d'un productivisme forcené qui a transformé les campagnes en usines sans toit et les animaux d'élevage en machines à fabriquer de la viande et du lait. Au lendemain de la deuxième guerre, l'impératif du tonnage était une religion chez les paysans, investis d'une belle mission : nourrir les populations affaiblies par six années de conflit et de privations. Deux coups de baguette magique ont sonné l'heure des métamorphoses : la machine, qui a soudain rendu inutile la force musculaire du boeuf et du cheval ; la chimie, qui a permis l'accroissement spectaculaire des rendements, apportant au Vieux Continent une sécurité alimentaire durable payée au prix d'un brutal exode rural et d'un bouleversement des méthodes traditionnelles. L'apparition d'excédents laitiers et céréaliers n'a pas enrayé l'engrenage qui venait de se faire jour : dans un contexte d'économie ouverte, de guerre commerciale et de course folle, elle aussi aux subventions, l'agriculture a vu ses marges de profit diminuer. La solution est devenue la même pour tous : s'endetter, investir, produire toujours plus au coût le plus bas en intensifiant les cultures, en augmentant la taille des élevages.

UNE AGRICULTURE MONSTRUEUSE EST NEE.

Une agriculture contre nature. On a retourné des prairies pour planter du blé et du maïs, au risque d'abîmer les sols et de polluer l'eau souterraine. On a construit de véritables cathédrales de métal et de ciment pour l'engraissement des veaux, vaches, cochons, couvées. Les étables sont devenues des forceries ; les élevages porcins, des ateliers à mille truies ; les poules de basse-cour, les passagers involontaires d'immenses vaisseaux éclairés jour et nuit à l'ampoule électrique (pour favoriser la ponte), gavées d'antibiotiques et autres bonnes choses. Sous couvert de rentabilité, de " seuils minimum d'activité ", qui conduisent à concentrer les élevages en même temps que leur alimentation, le système est à son tour devenu absurde à force de logique marchande.

Le résultat est sous nos yeux : le temps est loin où les vaches broutaient paisiblement les vertes prairies baptisées " prés d'embouche ". La viande de qualité supposait une valorisation de l'herbe jusqu'à trois ans. Désormais, le marché n'attend pas. Les éleveurs tuent la bête à vingt mois. Impossible de garder pendant trente-six mois un capital sur pied.

Capital ? Là se situe la clé des étables modernes... L'animal vif, précisément, est un capital lourd à entretenir. Les éleveurs savent que, plus la bête vieillit, moins elle engraisse. L'immobilisation devient alors trop coûteuse. Le système a trouvé sa logique. Il fallait assurer une rotation de ce capital, tuer les bovins plus tôt, à condition de leur fournir une alimentation enrichie afin qu'ils " fassent le poids ". Ce fut la fin des herbages et le début des problèmes.

Les éleveurs ont d'abord été tentés de recourir à des rations céréalières. Ca tombait bien : l'Europe croulait sous les stocks de blé. Mais les prix minimums garantis aux céréaliers ont longtemps, trop longtemps, rendu le grain inaccessible aux troupeaux...L'Amérique a profité de l'aubaine pour écouler ses tourteaux de soja et de maïs, avant de lancer, au début des années 80, le marché des PSC (produits de substitution des céréales), à savoir les résidus de maïs, les pulpes et quantité de sous- produits. L'alimentation pour le bétail est ainsi devenue un enjeu d'indépendance...

Les pays de la Communauté ont fait feu de tout bois, relançant la culture des oléagineux (les pois et les feverolles, le colza), encourageant l'essor du " maïs ensilage ". Les farines carnées fabriquées à partir de déchets animaux se sont développées dans ce souci d'autonomie qui rejoignait à l'évidence une préoccupation d'économies. De la même manière, la décision des fabricants britanniques de moins cuire leurs farines à base de carcasses de moutons répondait à une double motivation technique (mieux préserver la qualité des protéines) et financière (réduire les coûts énergétiques du procédé). (...)

DEMENAGEMENT RURAL

D'autres mutations se préparent, tout aussi inquiétantes. Déjà, les élevages porcins ont abandonné leur berceau traditionnel du centre de la France, des régions enclavées et rustiques où le cochon constituait la principale activité rurale. La généralisation des PSC dans l'alimentation animale a créé cette étrange situation : on ne trouve plus de porcs à plus de cent kilomètres des ports. L'élevage est si concentré que la baie de Saint-Brieuc porte désormais le sobriquet de " baie des cochons ".

On s'aperçoit maintenant du danger à rassembler des centaines de milliers d'animaux dans un mouchoir de poche. La pollution agricole vient de cette démesure, avec le casse- tête du lisier et l'inquiétude quant à la préservation des nappes phréatiques. Une agriculture meurt de n'avoir plus d'élevage. Une autre meurt d'en supporter trop. Ici, des animaux entassés, là des champs déserts. L'aménagement rural est en réalité un vaste déménagement rural. (...)

Au nom du rendement, la holstein pie-noir des Etats-Unis a éliminé la pie-noire hollandaise, la normande, la frisonne ou la montbéliarde. La " holsteinisation " du troupeau européen est, sans doute, à l'origine du fleuve blanc qui inonda l'Europe au début des années 80. Il fallut stocker du lait, brader le beurre puis abattre 2,5 millions de vaches coupables d'avoir trop produit. Mais qui, de l'animal ou de l'homme, en a fait trop ?


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