Ce sont désormais de centaines de millions d'hommes dans des pays à bas salaires mais à bonne capacité technologique (PBSCT) qui se lancent dans l'industrialisation. En effet, nombre de pays d'Asie et du reste de l'ex-tiers monde ont commencé à " s'envoler ". Ces millions d'hommes sont engagés dans des processus d'industrialisation rapide, en Chine, en Inde, dans toute l'Europe de. l'Est et en Russie, en Amérique latine. Grâce à cela depuis les années soixante-dix, jamais sans doute les perspectives économiques globales du monde n'ont été meilleures.
Les effets.sur les pays riches, de ce développement et de l'accroissement des échanges sont encore largement à venir. On ne peut tirer aucune conclusion significative de ce qui s'est passé avec les premiers NPI, ces simples précurseurs. Ils ne rassemblaient que quelques dizaines de millions d'hommes.
Pour évaluer ces effets, une démarche en deux temps sera ici conduite : une démonstration portant sur les mécanismes économiques de base, puis une conjecture de nature prospective.
Divisons la population active des pays industrialisés en trois catégories.
1) Les " compétitifs ". Ils possèdent les voir-faire qui permettent aux pays industrialisés d'être toujours capables de produire des biens et services que les PBSCT ne peuvent imiter.
2) Les " exposés ". Ils sont directement en compétition avec les salariés, de l'ouvrier à l'informaticien, des PBSCT, car les différences de salaires sont désormais plus fortes que les écarts de productivité du travail.
3) Les " protégés ". Ils produisent ceux des biens et services qui, par nature, ne peuvent pas voyager.
Cette typologie n'est pas fondée sur la nature des emplois, mais sur leur situation de compétitivité à l'égard des pays à bas salaires et à capacité technologique, laquelle bien sûr évolue. Ainsi, un ouvrier immigré clandestin du quartier du Sentier à Paris, qui coud des boutonnières à longueur de journée, est un travail- leur non qualifié. Cependant, c'est un " compétitif " car il participe à un atelier capable de réassortir en 24 heures la mode parisienne, ce que n'est pas (encore) capable de faire le même atelier en Tunisie. Inversement, un informaticien de haut niveau est déjà , et sera de manière croissante, exposé à la concurrence de son homologue indien. Ces catégories ne recouvrent donc pas la division simpliste travail qualifié/travail non qualifié, utilisée dans la plupart 'des études portant sur ces questions.
Examinons maintenant quels sont les effets d'un échange entre un pays riche, les États-Unis, et le Mexique, par exemple. L 'achat d'une chemise importée du Mexique à 20 dollars, au lieu de celle proposée à 50 dollars par un producteur site aux États-Unis, fait d'abord économiser 30 dollars au consommateur américain. Supposons qu'il les utilise à acheter des produits américains, par exemple à aller au restaurant ou à acheter des livres. Pour 50 dollars, notre consommateur a désormais, au lieu d'une chemise, une chemise plus 30 dollars de biens et services divers. Quant aux 20 dollars dépensés au Mexique pour la chemise, ils vont circuler dans l'économie mondiale et, si les États-Unis tiennent leur rang parmi les pays industrialisés, vont se traduire par une demande de 20 dollars de produits américains compétitifs, par exemple " 20 dollars de Boeing ". Le bilan apparait donc entièrement favor:able. Le territoire américain produit autant : 20 dollars " de Boeing " et 30 dollars de produits divers au lieu de 50 dollars de chemises. La balance commerciale y reste équilibrée, et surtout les consommateurs ont beaucoup gagné. On n'insistera jamais assez sur cet aspect du libre-échange, sans lequel il n'y aurait pas débat.
Les conséquences en termes d'emplois et d'inégalités
Mais quel est le bilan en termes d emplois ? Passons des dollars aux millions de dollars : 20 millions de dollars d'importations de chemises venant se substituer à 50 millions de dollars de production américaine détruisent environ 1250 emplois. 30 millions de dollars de production américaine moyenne supplémentaire crée environ 420 emplois. L'exportation de 20 millions de dollars " de Boeing " ne crée que 300 emplois. Le solde est donc une diminution d'emplois de 530, simplement parce que, dans le commerce d'un pays riche avec les pays à bas salaires, la valeur ajoutée par emploi est supérieure à la moyenne pour les biens exportés et inférieure à la moyenne pour les biens chassés par les importations. C'est, il faut le souligner, la raison d'être du commerce entre pays.à niveaux de salaires très différents. Le raisonnement est-il terminé ? Généralement, ceux qui, dans les pays riches, s'inquiètent des effets des délocalisations et, plus généralement, de la compétition avec les PBSCT sur l'emploi se bornent à constater qu'il y a destruction initiale d'emplois. Cela est vrai. Mais il faut. poursuivre l'analyse.
Qu'est ce qui empêche en effet de transformer les 530 " exposés" qui ont perdu leur emploi en " compétitifs " ? (...) En revanche, si les 530 " exposés" ne parviennent pas à : se transformer en " compétitifs ", ils ne peuvent qu'être absorbés, pour que le chômage n'augmente pas, par le groupe déjà nombreux des " protégés ". Mais pour cela, il faut que la demande de produits protégés augmente ; il faut donc que leur prix baisse, donc que le coût du travail protégé baisse, donc que les revenus des " protégés " baissent. Concluons donc sur ces mécanismes : " Si, face à la destruction inévitable d'emplois exposés provoquée par l'accroissement des échanges, même équilibrés, entre pays riches et PBSCT, le rythme de création endogène d'emplois compétitifs dans les pays riches n'est pas assez rapide, alors le chômage ne peut y être évité que par l'accroissement des inégalités de revenus. "
Pierre-Noël Giraud