Un bilan des croisades, Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes, édition J'ai Lu, pp. 299 sqq.
En apparence, le monde arabe venait de remporter une victoire éclatante. Si l'Occident cherchait, par ses invasions successives, à contenir la poussée de l'Islam, le résultat fut exactement inverse. Non seulement les Etats francs d'Orient se retrouvaient déracinés après deux siècles de colonisation, mais les musulmans s'étaient si bien repris qu'ils allaient repartir, sous le drapeau des Turcs ottomans, à la conquête de l'Europe même. En 1453, Constantinople tombait entre leurs mains. En 1529, leurs cavaliers campaient sous les murs de Vienne.
Ce n'est, disons-nous, que l'apparence. Car avec le recul historique, une constatation s'impose : à l'époque des croisades, le monde arabe, de l'Espagne à l'Irak, est encore intellectuellement et matériellement le dépositaire de la civilisation la plus avancée de la planète. Après le centre du monde se déplace résolument vers l'ouest.... Les croisades ont (elles) donné le signal de l'essor de l'Europe occidentale (..) et sonné le glas de la civilisation arabe ?
Un tel jugement doit être nuancé. Les Arabes souffraient, dès avant les croisades, de certaines "infirmités" que la présence franque a mises en lumière... Le peuple du Prophète avait perdu, dès le IXème siècle, le contrôle de sa destinée. Ses dirigeants étaient pratiquement tous des étrangers... Seconde "infirmité" des Arabes.., c'est leur incapacité à bâtir des institutions stables. Les Franj, dès leur arrivée en Orient, ont réussi à créer de véritables Etats. A Jérusalem la succession se passait sans heurts; un conseil du royaume exercait un contrôle effectif sur la politique du royaume et le clergé avait un rôle reconnu dans le jeu du pouvoir. Dans les Etats musulmans, rien de tel. Toute monarchie était menacée à la mort du monarque.. L'absence d'institutions stables et reconnues ne pouvait être sans conséquences pour les libertés... Même si la conception de la justice chez les Franj présente certains aspects qu'on pourrait qualifier de "barbares" ... leur société a l'avantage d'être "distributrice de droits". La notion de citoyen n'existe certes pas encore, mais les féodaux, les chevaliers, le clergé, l'université, les bourgeois et même les paysans "infidèles" ont tous des droits bien établis. Dans l'Orient arabe, la procédure des tribunaux est plus rationnelle; néanmoins, il n'y a aucune limite au pouvoir arbitraire du prince...
Alors que pour l'Europe occidentale l'époque des croisades était l'amorce d'une véritable révolution, à la fois économique et culturelle, en Orient, ces guerres saintes allaient déboucher sur de longs siècles de décadence et d'obscurantisme. Assailli de toutes parts, le monde musulman se recroqueville sur lui-même. Il est devenu frileux, défensif, intolérant, stérile.