Le projet de Vichy vu par un ministre du Maréchal Pétain : Y Bouthillier :

En 1940, l'armature politique française était brisée. Le régime représentatif, depuis longtemps, n'existait plus. Ce régime, dont je continue de penser qu'il n'y en a pas de meilleur, n'était pas en cause. Ce que les événements avaient condamné c'était la république des partis et celle des forces extra-politiques, puissantes et rresponsables, qui, sous le couvert des intérêts économiques et sociaux, pesaient fortement sur l'État. ...

La propagande de Londres taxa notre entreprise d'infamie. Le jeu du général de Gaulle était cependant plus aisé que le nôtre et sa parole plus libre. Notre effort pour amener les Français i juger des problèmes politiques et économiques en dehors des impératifs moraux et, des classifications arbi-trairee par quoi on avait enténébré les consciences, se fut très bien concilié avec la nécessité de chasser l'occupant. Mais en expliquant que le Sedan de 1940 serait effacé par de nouvelles batailles et en faisant du concept de la victoire une fin en soi, alors qu'elle était seulement le moyen de con; struire la paix, il a fait perdre aux Français tout le fruit qu'ils eussent pu attendre de découvertes austères et d'un sacrifice support avec constance. Que l'industrie américaine. fût capable, un jour, de jeter sut nos côtes un matériel assez puissant pour percer les défenses de l'ennemi, ce fait, si souhai- table et bîenfaisant qu'il pût être, était sans efficace pour justifier les principes et le système qui avaient en fin de compte vingt ans après la victoire de 1918, livré le peuple français a Hitler.

Ainsi les Français sont restés sur le plan factice où les luttes politiques de l'entre-deux guerres les avaient placés. Sur les ondes venues de Londres ils se sont évadés dans un monde irréel, C'était une vieille connaissance. Ils s'y sont trouvés chez eux. Mais il faut y voir l'origine de cette après-guerre où ont abondé les faux problèmes et les renaîssances les plus déplorables. L'importance des partis politiques dans la vie française, les fausses alliances comme celle du capitalisme et du droit de propriété, les faux dilemmes comme celui du capitalisme et de marxisme, les faux pouvoirs des confêdérations et dea syndicats qui pèsent sur l'Etat sans en faire institutionne11ement partie, procèderait de la façon erronée, sinon falsificatrice, dont les problèmes français essentiels ont été posés de Londres et d'Alger....

Nous avons cru qu'après la leçon donnée aux Français par l'incohérence de la politique française entre les deux guerres et par la catastrophe qui en avait été le terme, jamais la démocratie fondée sur les partis ne pourrait revivre en France. Les moeurs politiques, telles que nous les avions contemplées, nous paraissaient comme condamnées sans retour. La démocratie était un régime épuisé qui avait perdu sa vie personnelle. Elle était propre à introduire successivement, par une marche fatale, le socialisme et le communisme. Au surplus, un fait, le plus douloureux et le plus tragique de tous les faits, venait de prononcer son arrêt.

Nous avons donc pensé qu'avec la domination universelle du système démocratique et capitaliste le péril, pour être moins immédiat et pour prendre un autre tour, n'eût pas été d'une nature essentiellement différente. Ce n'était point là une vue arbitraire. L'histoire politique comme l'histoire des idées, montraient avant tout, depuis environ deux siècles, que les concepts fondamentaux qui menaient le monde et l'avaient conduit à la catastrophe de 1939 avaient une origine commune, Les idées que les événements réalisent depuis cinq ou six

générations sont en apparence fort dissemblables, mais en les considérant d'un peu près on aperçoit qu'elles ont toutes ce caractère d'avoir été fabriquées par le cerveau humain à partir de concepts posés a priori au lieu d'avoir été discernés avec patience et humilité dans la diversité concrète du monde réel. Les philosophes ont proposé aux peuples de juger les régimes, d'établir leurs revendications, d'imposer des révolutions, au nom d'absolus qui tantôt firent alliance et tantôt soulevèrent les unes contre les autres des masses humaines devenues brusquement ennemies. L'Europe connut ainsi de nombreux étendards : la liberté, la raison, la volonté générale, le " moi " ou plutôt le " je " pour mieux marquer la primauté du sujet, le devenir, l'État, l'humanité, l'argent, la science, l'action sans autre fin qu'elle-même, la race, le travail collectif. Ces pseudo-absolus se confondent avec les oppressions de toutes sortes qui ont désolé le premier des continents de la terre et qui menacent de le détruire....

Ainsi la révolution métaphysique qui, au milieu du xviiie. siècle, a mis la logique humaine et ses incorrigibles illusions à la place de Dieu, aboutit à l'être humain désin-carné et par conséquent déraciné. (...) Le rationalisme falsifié, père de la démocratie, mène au communisme aussi sûrement que l'idéalisme allemand et que le marxisme. Les faits permettent de constater ce que l'histoire de la pensée humaine explique. La démocratie libérale disparaît. Elle recelait une contradiction. Ses deux postulats fondamentaux : l'égalité universelle et réelle, et la bonté de la volonté générale, ont besoin, comme toutes les conceptions sans lien avec le réel, d'un instrument factice pour assurer leur triomphe. Cet instrument ce sont les partis politiques. Ceux-ci s'emploient à couler la pensée populaire, la pensée prétendue souveraine, dans des formes soigneusement arrêtées d'avance. Ils nient les dogmes démocratiques au moment même qu'ils déclarent leur obéir. Aussi la démocratie autoritaire a-t-elle tendu depuis longtemps, notamment en France, et par une pente fatale, à se substituer à la démocratie libérale.

La même évolution s'est produite dans les structures de l'économie. Comme modes de gestion des entreprises, le capitalisme et le socialisme se confondent aujourd'hui dans le capitalisme d'État. ...

Le socialisme concret s'était donné pour but de guider l'évolution du monde vers plus de justice, sans méconnaître le fatal " à peu près " des sociétés humaines. La démocratie en a fait un instrument de transformation du monde selon un système de concepts. Il est devenu une sorte d'hallucination s'installant dans l'intelligence et la gouvernant avec une logique inhumaine. Avant et depuis la guerre, il a, partout, ruiné les finances, provoqué la hausse des prix, détérioré les monnaies et créé un parasitisme monstrueux. L'État exerce le droit de propriété que la classe ouvrière ne peut porter sur ses épaules inégales et prendre directement dans ses mains brouillonnes. Le socialisme n'est parvenu qu'à confier une zone de plus en plus large de l'économie au commandement impersonnel et irresponsable de bureaux où une aristocratie de rencontre, recrutée sur la recommandation des partis, confisque pour des fins, tantôt sordides et tantôt dominatrices, une part de plus en plus grande du revenu national.

Yves Bouthillier

Le drame de Vichy, II, Finances sous la contrainte,

extraits des pages 10-15

Paris, 1951