Alméria de l'espace musulman à la reconquête


Edrisi est un voyageur arabe né à Ceuta au Maroc en 1099. Il étudia à Cordoue et rédigea son livre à la cour du roi normand de Sicile Roger II vers 1154. Cet extrait évoque la ville espagnole d'Alméria.

Alméria était la ville principale des musulmans à l'époque des Almoravides (1). Elle était alors très industrieuse et on y comptait entre autres, huit cents métiers à tisser la soie, où l'on fabriquait des étoles connues sous le nom de holla, de dibâdj, de siglaton, d'ispahâni, de djordjânî ; des rideaux ornés de fleurs, des étoffes ornées de clous, de petits tapis, des étoffes connues sous les noms de 'attâbî (tabis), de mi 'djar, etc.

Avant l'époque actuelle, Alméria était également fort renommée pour ia fabrication d'ustensiles en cuivre et en fer et d'autres objets. La vallée qui en dépend produisait une quantité considérable de fruits qu'on vendait à très bon marché. Cette valIée, connue sous le nom de Pechina, est située à quatre milles d'Alméria. On y voyait nombre de vergers, de jardins et de moulins. et ses produits étaient envoyés à Almeria. Le port de cette ville recevait des vaisseaux d'Alexandrie et de toute la Syrie, et il n'y avait pas, dans toute l'Espagne, de gens plus riches, plus industrieux, plus commerçants que ses habitants, ni plus enclins, soit au luxe et à la dépense, soit à l'amour de thésauriser.

Cette ville est bâtie sur deux collines séparées par un ravin où sont des habitations. Sur la première est le château, renommé par sa forte position ; sur la seconde, dite Djebel Lâham, est le faubourg : le tout est entouré de murs et percé de portes nombreuses. Du côté de l'Occident est le grand faubourg, nommé le faubourg du réservoir, entouré de murs, renfermant un grand nombre de bazars, d'édifices, de caravansérails et de bains. En somme, Alméria était une ville très importante, très commerçante et très fréquentée par les voyageurs ; ses habitants étaient riches ; ils payaient comptant avec plus de facilité qu'on ne le faisait dans aucune autre ville d'Espagne, et ils possédaient d'immenses capitaux.

Le nombre de caravansérails enregistrés aux bureaux de l'administration comme tenus à payer l'impôt sur le vin, était de mille moins trente (970). Quant aux métiers à tisser, ils étaient comme nous venons de le dire, également très nombreux. Le terrain sur lequel est bâti cette ville est, jusqu'à un certain rayon, de tous côtes fort pierreux. Ce ne sont que roches amoncelées et que cailloux durs et aigus ; il n'y a rejoint de terre végétale; c'est comme si on avait passé au crible ce terrain et qu'on eût fait exprès de n'en conserver que les pierres.

A l'époque où nous écrivons le présent ouvrage, Alméria est tombée au pouvoir des chrétiens. Ses agréments ont disparu, ses habitants ont été emmenés en esclavage, les maisons, les édifices publics ont été détruits et il n'en subsiste plus rien.

( 1 ) Dynastie d'origine marocaine qui a régné en Espagne de 1086 à 1183.

Extrait de la Description de l'Afrique et de l'Espagne, par Edrisi, traduction de R. Dozy et MJ. de Goeje.